Connaitre le Yémen pour comprendre

Ca y est le Yémen est devenu la nouvelle destination du Moyen-Orient qui a l'attention des médias.

Peu connu chez nous, le Yémen est un pays à l'unité et à l'histoire agitée. Faisons donc un petit tour pour découvrir ce pays de l'extrême-sud de la péninsule arabique dont on ne peut nullement comprendre le présent si on ne se plonge pas dans ce qu'il est. Allons donc y faire un tour.

Des origines baignées de mysticisme

Plongeant dans la légende et dans la bible, les racines de la nation yéménite sont  3 fois et demi millénaires puisque selon la Saba-reine Bible et le Coran, la reine de Saba fut  souveraine d'un des royaumes situé dans l'actuelle républiqu. Tout au long de son histoire le pays n'aura de cesse d'être agité par le démon de la sécession. Déjà au huitième siècle avant JC, on trouve trace de l'écrasement d'une révolte de la ville de Nashan, qui avait des velléités d'indépendance vis à vis des royaumes yéménites. L'unification n'aura lieu que 5 siècles plus tard. S'installe une sorte de modus vivendi entre une aristocratie sédentaire et des chefs nomades, à qui est laissé une grande liberté d'organisation, y compris en leur laissant des régions entières du pays. Les guerres civiles se succèdent fréquemment. La situation était en fait quelque part posée depuis le départ.

La religion avec un rôle politique profond

Au 4e siècle, le polythéisme en sera chassé, les souverains se convertissant au judaïsme alors que laJuifs-yemen majorité du peuple se tourne vers le christianisme.L'un des premiers souverains convertis tentera d'imposer sa foi à ses sujets.Mal lui en pris puisque l'Ethiopie, encore aujourd'hui bastion chrétien,  envahira le pays pour protéger le christianisme.

Très vite, durant l'existence même du prophète Mohamed (Mahomet en turc), un grand nombre de yéménites se convertiront à l'Islam, qui sera à partir de là dominant dans la vie du pays. Même si ça et là des rebellions de convertis souhaitant quitter leur nouvelle religion sont écrasées dans le sang, un  grand nombre des forces vives du sud de la péninsule arabe s'engageront dans les armées du calife afin de gagner les régions alentour à la cause musulmane.

Au neuvième siècle, ce seront les zaidites qui installeront un royaume dans le nord du pays, le sud restant principalement une zone tribale. Cette branche de l'Islam chiite considère Zayd Ben Ali comme le dernier imam et surtout, variante importante dans cette école, ils rejettent la doctrine de l'imam Coran caché, qui reviendra apporter le message de Dieu et changer le monde. Pour eux, n'importe quel descendant d'Ali peut se révéler être imam. Ils sont sans doute la branche du chiisme la plus proche du sunnisme, ce qui n'empêche pas les conflits. Ce royaume théocratique perdurera pendant des siècles, jusqu'à la révolution de 1962. Les zaidites sont, selon les évaluations, soit légèrement majoritaires, soit à peine minoritaires de nos jours au Yémen et se concentrent principalement au nord du pays alors que les  sunnites sont davantage présents au sud et à l'ouest du Yémen. Les conséquences de ce clivage perdureront et sont encore présents aujourd'hui puisque l'actuel gouvernement fait face à une rébellion zaidite armée, les houtis…Au sud on trouve jusque dans la seconde partie du XXe siècle des minorités juives et chrétiennes présentes depuis le IVe siècle.Entre le XVIe et le XIXe siècle, le nord du pays est colonisé par les turcs alors que le sud tombe sous domination britannique. Sujets de sa Majesté et enfants d'Istanbul se mettent d'accord sur une séparation stricte entre les deux zones et instaurant la ligne violette.

Le nord, théocratie, nasserisme puis conservatisme

A la chute de l'empire ottoman 1919,le nord devient un état gouverné par des imams puis perd la Yémen-nord province de l'Asir au profit de l'Arabie Saoudite, grand frère qui a toujours considéré avec méfiance et condescendance ces arabes du sud qu'il trouve rustres et instables. Le fondateur de l'Etat, l'imam Yahya est en bute avec les zaidites qui ne voulaient qu'un descendant du prophète à la tête de l'Etat. De leur côté les sunnites prenaient très mal le poids élevé des zaidites à la tête de l'Etat. Enfin les militaires rêvaient nationalisme arabe et république. L'imam sera assassiné en 1948. Son fils reprendra les commandes du pouvoir après un conflit armé où il sera soutenu par les saoudiens face à une fraction des zaidites. Après son accession au pouvoir, il cultivera pourtant des liens avec les soviétiques et les chinois. Mais les USA ne seront pas écartés et construiront la route qui mène de Sanaa à Moka. Par ailleurs il adhérera à la république arabe unie formée avec l'Égypte et la Syrie.Son règne, très despotique, se finira par son assassinat en 1962.  L'installation de son fils sur le trône amènera au renversement du régime par les militaires pro-nasseriens. Ainsi se fini un millénaire d'imamat zaidite.r

La république nationaliste arabe se heurtera à la résistance de nombreuses tribus restées fidèles au principe de l'imamat. Derrière l'affrontement entre républicains soutenus activement l'Egypte et pro-imamat armés par l'Arabie Saoudite se retrouve le vieux clivage entre zaidites du nord et sunnites de l'ouest.La situation se stalinisera par une négociation favorable à la République. Derrière une rhétorique panarabe, régime adoptera alors en réalité une orientation plutôt conservatrice.

Le Yémen du sud, un poste avancé du monde marxiste

Le Yémen du sud occupé par les Britanniques est morcelé en plusieurs parties dont la ville d'Aden, rivale Yemen-sociailiste historique de la capitale du nord Sanaa, est placée directement sous l'autorité de la couronne. Un Front National de Libération, dominé par  les marxistes se créé en 1963 avec pour objectif de libérer le pays par la lutte armée. Deux ans plus tard, les nationalistes arabes et les syndicalistes installeront leur propre mouvement de libération des britanniques. En 1967, des négociations mettent fin à 128 ans de présence britannique dans le pays. Suite au triomphe de l'aile gauche du FNL en 1969, le nouveau régime va rapidement se transformer en une république marxiste, unique dans la péninsule et proche de l'URSS (même si des fractions pro-maoistes existaient au sein du régime) de Cuba et des groupes palestiniens marxistes radicaux comme le FPLP. Cette dernière proximité ainsi qu'une pression de plus en plus forte du gouvernement amena la quasi-totalité de la communauté juive à fuir vers Israel. Il n'y plus aujourd'hui qu'une petite centaine d'israelites dans tous le pays, menacés par les islamistes et regroupés pour leur sécurité. De même les chrétiens furent nombreux à devoir fuir le pays, certains éléments du régime les considérant avec suspicion et la paix des corps et de l'esprit ne leur étant plus garantis. La période sera propice à l'uniformisation. Après la réunification, les islamistes du nord feront aussi beaucoup pour chasser les minorités.

Les soviétiques installent d'importantes bases dans la région. Si le Yémen du nord est à l'indépendance, l'un des pays les plus pauvres du monde, il fait pourtant figure de frère fortuné par rapport à au sud. L'aide économique du grand frère soviétique est donc la bienvenue. L'endroit devient également le sanctuaire de tout ce que le monde arabe comporte comme mouvements marxistes radicaux. Le FPLP palestinien, qui vient de la même source que les marxistes yéménite, le Mouvement Nationaliste Arabe qui, à partir des années 30  regroupait des branches dans la plupart des pays arabes.Les communistes d'Arabie Saoudite, l'organisation d'action communiste du Liban et même les maoisants du FDLP trouveront de même des refuges à Aden. Si il y a une volonté affichée de réunification du pays à terme, un conflit armé bref se déroulera entre les deux Yémen en 1972 puis en 1979.

Mais sous le pavé révolutionnaire se trouvait la plage tribaliste. Au milieu des années 80, des combats entre factions du régime firent plus de 10 000 morts. Outre la question tribale, il s'agissait d'un conflit de ligne entre le ministre de la défense, marxiste orthodoxe et le président, favorable à la perestroika,à la réunification avec le Yémen du Nord (envisagée presque depuis le début de la république du Sud-Yémen) . La situation tournera à l'avantage du premier. La perestroïka, le départ des soviétiques firent le reste.

Une unification agitée et remise en cause

En 1990 l'unification se fait de façon accélérée.Il s'agit de prendre de vitesse les islamistes, défavorables à l'unification et leurs amis d'Arabie Saoudite.Ali Abdallah Saleh président du Yémen du Nord garde son poste dans l'Etat unifié et son homologue du sud devient chef du gouvernement. Si la grande majorité des ressortissants du nouvel ensemble sont du septentrion, les marxistes méridionaux sont nombreux dans l'appareil car plus formés.

Les premières élections, fait unique dans la péninsule arabe, se dérouleront en 93. Elle opposeront les conservateurs du congrès général populaire (qui prendra 121 sièges) le parti socialiste yéménites (56 Islahgif sièges dont tous ceux du sud du pays) et les islamistes 62. Ceux-ci militent pour l'adoption de la charia comme seule source du Droit. Cette dernière question, additionnée à la problématique de la fusion des deux armées amènera les leaders de l'ancien Yémen du Sud à lancer une guerre civile pour reprendre leur indépendance et récréer un Etat socialiste. Le 7 Juillet 1994, l'armée du nord mettra fin à leurs espoirs en s'emparant d'Aden. Dés lors la vie politique ne sera plus dominée que par les conservateurs et les islamistes. En 1999 la réélection d'Ali Abdallah Saleh par plus de 96% des voix est soutenue par les deux camps. A partir de 2002, des attentats commis par les islamistes se répandent dans le pays.La petite communauté juive restante est régulièrement menacée. En 2004,des affrontements entre les partisans d'un imam extrémiste à l'ouest du pays et les forces gouvernementales se font jour.

De nos jours, le sud, sans représentation politique réelle au niveau national, est en ébullition. Certains souhaitent une nouvelle séparation et créer une nouvelle république socialiste. Le PSY est il vrai très présent dans cette zone du pays. Au nord, les rebelles d'inspiration chiite affrontent le gouvernement. ce dernier, à majorité sunnite, est soutenu par l'Arabie Saoudite. Un nouveau front d'affrontement dans le combat sunno-chiites? Situé prés de la Somalie et de l'Arabie Saoudite, dans un climat où l'opposition au pouvoir n'est plus marxiste mais islamiste, où les tribus jouissent de l'autonomie, le terreau est favorable pour l'installation de bases d'Al Qaeda. Au point d''être une nouvelle base du terrorisme international ? Peut-être pas mais le pays manque de façon inquiétante de stabilité.

3 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. Quelle complexité, une fois de plus! Et quelle somme, cet article! Je quitterai cet article un peu moins ignorant sur cette région, merci Romain.

  2. Griffon Lyonnais

    @ Romain : l’Arabie et le Yemen entretiennent des relations complexes … Il y a une forte émigration du Yemen vers le KSA dont le symbole le plus connu est la famille Ben Laden … le père du terroriste (accessoirement ancien agent pour la CIA en Afghanistan) fut le principal batisseur des palais de la famille ben Abdelaziz Al Saoud (originaire du Nedjd) alliée successive des ottomans, des britanniques et désormais des américains … Les alliances entre les provinces du nord et du sud avec le voisin saoudien ont aussi variés depuis les années 1930 et expliquent en partie l’instabilité.

  3. @griffon: comme je le dit ici dans ce billet, le Yémen est depuis toujours une sorte d’arriére pays de l’Arabie Saoudite, au moins dans le nord. Enfin en tout cas selon l’Arabie Saoudite…
    Par contre tout au long de l’histoire jamais le sud n’a été allié avec ce pays. Les seuls changements de ce type se sont déroulés dans le septentrion. Et tu as raison, on en l’espèce contribué à l’instabilité régionale de ce qu’on nommait « l’arabie heureuse ».

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