Ce que les Pussy Riot nous apprennent du cyberactivisme

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Une condamnation scandaleuse mais une victoire du cybermilitantisme, une défaite du slacktivisme, cette forme d'engagement qui confond activisme politique intensif et clic sur une page Facebook ou signature de pétition entre deux épisodes de Cold Case, voila aussi ce qu'on pourra retenir de l'affaire des Pussy Riot. 

Ce sera deux ans de camps. C'est le verdict prononcé dans la journée par  la juge chargée du procès de Maria Alekhina, 24 ans, mère d'un petit garçon, Nadezhada Tolokonnikova, 23 ans, mère d'une petite fille et Ekaterina Samoussevitch, 29 ans, en détention depuis mars et membres du groupe de punk contestataire Pussy Riot.

2 ans de camps parce qu'il y a plusieurs niveaux de prison en Russie: la détention classique ou la version 2012 du Goulag. Il y a légalement et officiellement des centres d'emprisonnements sous les  standards des droits de l'homme, y compris en dehors des cas de terrorisme, pour de simples délits… Depuis Alexandre Soljenitsyne, il y a un gros et immense progrès: désormais les goulags sont publics et assumés. Ne manque même pas Kasparov, le vieux dissident de l'ére soviétique, pris à partie par la police devant le tribunal et embarqué.

L'action des Pussy Riot est pourtant, en un sens, une reussite. Son résultat s'inscrit complétement dans l'ére numérique, zone pourtant très surveillée par le Kremlin. Elle pointe les limites du slacktivisme tout en montrant l’efficacité d'un certain cybermilitantisme lorsqu'il s'appuie aussi sur de l'action concrète.

D'abord sur le rapport entre le web et le terrain. Les Pussy Riot sont entrées dans une cathédrale et ont chanté et dansé quelques dizaines de secondes. Et puis c'est en gros tout. C'est déjà énorme dans la Russie actuelle.

Cela aurait du avoir une visibilité des plus restreinte, toucher à peine quelques dizaines de personnes qui n'auraient pour un grand nombre d'eux pas compris de quoi il retournait exactement. Cela n'aurait pas empêché la police de Poutine de les arrêter pour autant. Mais il ne s'agissait pas tant d'être réllement dans la cathédrale pour convaincre ou interroger les présents que de créer un contenu le diffuser pour faire passer le message au plus grand nombre.  Ce sont des dizaines de milliers puis des millions de gens qui ont eu connaissance de l'événement lorsque i a été relayée médiatiquement. D'abord été diffusée par les réseaux multiples du collectif Voina, elle a ensuite été relayée par les usagers de réseaux sociaux, les blogueurs ce qui a fait grandir la converture de l'incident par par la presse tradionnelle.

Une action sur le terrain pour un relai numérique pour un effet important. Ce qu'on obtient pas souvent dans les manifestations traditionnelles de l'oppositions. Mais une chose que l'on obtiendrait encore plus difficilement en se contentant de cliquer sur un groupe "si toi aussi tu penses que Poutine doit partir" depuis son canapé. Certes le relai de l'information est utile mais il ne doit pas prendre le pas sur le reste.

C'est d'ailleurs sur une confusion entre l'action et la démonstration de l'engagement que jouent les slackivistes lorsqu'ils likent sur une page Facebook contre le Sida ou la famine dans la Corne de l'Afrique au lieu de faire quelque action réelle, même minuscule, même une petite donation,  en faveur de ces causes.

Un moyen de se donner bonne conscience, de prouver aux autres son bon coeur, de ne pas s'engager vraiment ? A ce niveau les réseaux sociaux sont parfois des canaliseurs de colére, de détournement de l'agissement plus que des agents de militance. C'est justement cette logique de facilité que refusent les Riot Pussy, dont les actions et diffusions sont structurées méticuleusement.

Mais pour les Riots Girls, qui ont payé de la prison un engagement plus sérieux que d'exposer que l'injustice du monde, le web est un instrument de communication, volontaire ou pas.

Et puis l'arrestation par la police, le procès et le verdict font aussi furieusement penser à un autre phénomène numérique bien connu: l'effet Barbara Streisand.

La chanteuse avait, en attaquant un photographe qui avait pris un cliché de sa maison, donné une publicité considérable à la photo incriminée, publicité qu'elle n'aurait eu autrement .  En arrêtant sous un prétexte modeste, en chargeant la barque pour faire peur aux opposants à grand coup d'exagération de l'action des demoiselles,  le système Russe s'est donné une publicité extérieure dont il se serait bien passé.

Il a aussi permis une visibilité peu commune à quelques secondes de chansons  dans une cathédrale par trois jeunes filles, à leurs personnes et à leur mouvance. Cet événement, très relayé sur les réseaux sociaux a aussi fait tomber, devant la retranscription en direct sur le net, la fiction de restes de démocratie au sein du régime Poutinien pour ceux qui en auraient eu l'illusion. Exactement ce que souhaitaient les Pussy Girls… Prog-bar

Billet repris par le plus du nouvel obs

8 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. Sur beaucoup de points je rejoins ton analyse mais je m’y dissocie sur un important, l’utilisation même du concept de slacktivisme. Il est l’archétype même du concept journalistique utilisé par ceux qui ne comprennent rien à Internet et j’irais même jusqu’à dire au militantisme (je parle pas de toi là mais des créateurs du concept).
    En fait le slakctivisme a été créé volontairement pour montrer que les actions en ligne sont majoritairement composées de petites actions de moindre importance comme les signatures de pétitions, le partage de liens que tu évoque. Sauf que ce concept souffre de deux erreurs magistrales.
    Un il ne comprend pas qu’un engagement s’opère souvent par de petits éléments extrèmement ridicule et peut ensuite se développer vers quelque chose de plus gros. On ne devient pas militant du jour au lendemain en ligne ou ailleurs, on apprend à l’être, on progresse. Je rejoins à ce sujet les théories d’Olivier Blondeau en montrant l’importance du dérisoire.
    Deux il permet aussi de réhausser l’importance de l’engagement hors-ligne en disant, là au moins c’est un vrain engagement (là aussi tu ne tombes pas dans cette erreur). J’aimerais savoir ce qui est plus efficace et plus important entre distribuer des tracts et partager une vidéo en ligne ? J’aimerais savoir si l’engagement hors-ligne n’est pas parsemé de réunions inutiles, de lien social fait d’amusement sans véritablement d’action.
    Tout cela pour dire que le concept de slacktivisme ne repose sur rien. Par contre là où je suis d’accord c’est qu’il y a des modalités et de l’importance dans l’engagement. Qu’on critique l’engagement people, paillette fait juste pour des manifestations de papier me convient bien plus.

  2. romain blachier

    Le slacktivisme n’est pas l’apanage du en ligne puisque tu as du slacktivisme depuis toujours (on connais tous des révolutionnaires qui ont peur des mouches ou de sortir de chez eux.
    Simplement le web, si il a permis aussi d’augmenter les petites actions parfois utiles, sert aussi de substitution et d’exposition à un niveau peu atteint. Auparavant, pour donner l’apparence qu’on s’intéressait à la famine en Afrique il fallait au moins faire quelque chose ou faire un peu semblant. Aujourd’hui on clique sur « la famine en afrique c’est méchant sur Facebook » et c’est bon.On a tellement bonne conscience après que tu vas dire non au type qui fera une collecte pour le sud soudan.On a déjà donné…

  3. Sauf que je pense qu’à travers ce concept il y a un jugement moral de l’activisme dit « mou » et de l’activisme non sérieux. C’est le problème que pose clairement pour moi ce concept. Qu’on juge l’action pour l’image ne me juge pas du tout, Patrick Champagne a écrit d’excellentes pages sur les Manifestations de Papier. Le problème c’est que j’ai l’impression que l’on étend ici de faire comme si on agissait à l’action dérisoire. Sachant qu’en plus par le net l’action dérisoire est bien plus importante qu’on le pense par la démultiplication des possibles notamment via la loi de Metcalfe : « L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs. »

  4. Je suis d’accord avec toi sur presque tout, y compris les pages facebook qui ne servent à rien. En revanche, c’est quand même mieux que rien non d’apposer sa signature sur une pétition numérique? Qui peut ensuite déboucher sur un truc plus important je crois.

  5. Fabien: cela dépend. Il ne faut pas mélanger le cyberactivisme, que j’apprécie et pratique et le slacktivisme (même si nous sommes tous un peu slacktivistes des fois).
    Il est tout à fait possible de faire de grandes choses avec internet. Mais le slactiviste est effecitvement dans un engagement qui tient plus du personal branding que de l’action réelle, fut-elle numérique. L’engagement demande parfois un peu d’exigence,en termes de fond et de suivi Ce n’est pas parce que les opposants en Iran ne tweetaient pas assez qu’ils ont été écrasés. Faire tourner une vidéo c’est pas méchant mais trop de monde font cela en se prenant pour des héros de la résistance, en remplaçant en cela quelque chose sur lequel il auraient peut-être agit autrement et en pensant qu’ils ont fait leur part. C’est la où est le danger.

  6. mieux que rien oui je suis d’accord. Sauf si cela est un simple moyen de compensation.

  7. On est d’accord alors! Et sur tout cette fois-ci!
    bises

  8. PMB

    Demander à la Sainte Vierge de débarrasser la Russie de Poutine, je ne vois pas où est la « haine religieuse », ce serait plutôt le contraire !
    Ceci dit, manifester sera au mieux inefficace au pire un moyen de se donner bonne conscience ou/et de faire sa promo, je pense entre autres aux zartistes à la Yoko Tsuno, non, Ono.
    Inefficace car Poutine dirige son pays d’une main de fer, que son opposition est faible et divisée, que la population est anesthésiée par sa propagande et par l’opium du peuple fourgué à bas prix par la curaille orthodoxe qui a toujours su se mettre du côté du manche, même quand c’était celui de la faucille ou du marteau.

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