Les années FN

Rlf-69
Dimanche dernier se tenait le meeting de lancement de campagne du Front National. On l 'a dit et redit (voir exemple l'intéressant dossier de Mediapart de ce matin) : Divisé, victime de scissions, de démissions, le FN a perdu considérablement de sa puissance. Côté élus, c'est la fuite,  au point par exemple qu'il n'existe plus de groupe FN au conseil régional de Bourgogne, que presque tous les conseillers régionaux du Nord et des deux Normandies (à quand une seule au passage ?) ont rejoint un tout nouveau Parti de la France créé par l'ex-frontiste Carl Lang. Côté militants, le parti est vieux, perd des adhérents, est en perte d'idées, les caisses sont vides après une présidentielle et des législatives très difficiles, ses scores électoraux, aspirés par la dureté de Sarkozy, ont été divisé par 2 voire 3 ou 4 selon les endroits. Bref, le FN semble rapidement aller vers l'état de cadavre.

Je me souviens pour ma part que quand j'ai commencé à militer en politique, d'un parti d'extrême-droite bien trop vivant qui était LE sujet qui mobilisait les énergies militantes contre lui. Il est vrai que la bête montait, montait, montait dans les élections, les sondages, les esprits et le nombre de ses troupes. Trois puis quatre villes étaient tombées au milieu des années 90 dans son escarcelle: Marignane, Toulon, Orange et Vitrolles. Prés de chez nous, si Lyon s'est toujours tenu loin de l'extrémisme de droite, Saint-Priest et Vénissieux voyaient le parti à la flamme trocolore faire des scores énormes, représentant la principale opposition. Le cordon sanitaire médiatique et politique dressé à son encontre avait pour certains des effets bénéfiques, pour d'autres ne faisait que lui donner le bénéfice du vote protestataire… En tout cas la bête montait.

Chaque structure militante, parti, association, syndicat, avait son responsable, sa commission de lutte contre le FN, ses tracts, ses actions spécifiques. Ras l' Front, organisation assez proche de la LCR, avait même été constitué uniquement sur la thématique anti-frontiste, de même que le SCALP (Section Carrément Anti-Le Pen, plus ancien et plus proche des anars). Une version socialiste de la Le-manifeste
chose existait, le Manifeste contre le Front National de Jean-Christophe Cambadèlis, dont le rôle était également d'être une porte d'entrée vers les dynamiques réseaux du député parisien. L'appel à l'anti-Lepenisme était en effet souvent une clé pour inciter à la militance. Les anciens de l'UNEF-ID dont je suis se souviennent qu'il était soudainement plus facile d'intéresser au syndicalisme étudiant en évoquant la lutte contre l'extrême-droite que la transformation de la structure universitaire. Par ailleurs une littérature abondante sur le sujet lepeniste faisait les délices des éditeurs, en France et à l'étranger.

Et puis comme nous avons marché ! Oh oui. Chaque mois, chaque semaine presque donnait lieu à sa manifestation, son meeting anti-fn. Le moindre dirigeant frontiste dégoulinant de pétainisme mal digéré ou de national-libéralisme bon teint qui organisait une obscure réunion dans un boui-boui inconnu faisait déplacer en guise de protestation des centaines, des milliers de personnes dans les villes qui en étaient le théâtre.

La plus importante, dont une génération militante, la mienne, se souvient, c'est cette immensité réunie à Strasbourg en 1997 à l'appel de la Maire socialiste de l'époque, la théologienne protestante Catherine Trautmann. Sa cité avait en effet été contrainte d'accueillir le congrès frontiste. En ouverture, Le Pen s'était d'ailleurs fait apporter à la tribune une réplique de la tête de la première magistrate sur un plateau… Très classe. Nous avions pour notre part, chez les contre-manifestants lyonnais, du mal à trouver suffisamment de bus pour faire monter tout le monde pour protester, résolvant toutefois la question in-extremis. Je me rappelle de ces aires d'autoroutes remplies de bus de manifestants de toute la France et des pays frontaliers. Il y avait notamment ces impressionnants milliers de militants des jeunesses sociales-démocrates allemandes…

Un peu plus tard,  un peu plus à Lyon, ce seront les manifestations contre les alliances entre l'UDF et le FN dans presque une demi-douzaine de régions. Certains quitteront le parti centriste à cette occasion, d'autres non. Chez nous, Charles Millon, réélu grâce aux voix du FN tentera une éphémère Droite Libérale Chrétienne. La mobilisation citoyenne contre lui sera immense. En réponse le conseil régional coupera les subventions aux lieux culturels et aux universités. Millon sera dégagé par une alliance de la gauche et de quelques centristes repenti de leur vote en faveur de l'ancien ministre de la défense. La chose pavera les années suivantes de la politique lyonnaise à droite mais c'est une autre histoire…

Pour une autre partie de la droite, faite de l'anti FN était un moyen de se donner un peu de vernis progressiste à peu de frais: "Oui je veux faire bosser les gens comme des malades, supprimer le SMIC mais je suis contre le FN…" ou de combler un vide ( soyons honnête, la chose existait aussi à gauche chez certains). Je me souvient ainsi d'un spot de présentation générale du Parti Radical où André Rossinot évoquait exclusivement la lutte contre le parti de Le Pen..Un peu court comme définition identitaire.

Manif-anti-fn
Et puis, à un moment de ces années-là, certains optimistes ont cru que le FN était mourant, naïfs que nous étions. Le parti avait explosé en deux, avec d'un côté les fidèles du vieux boss, de l'autre le MNR, créé par Mégret, souhaitant l'alliance de toutes les droites  en tenant dans le même temps, de façon paradoxal, un discours plus radical. De l'autre côté, un certain nombre de naïfs s'étaient laissés convaincre que la victoire d'une équipe " Black-Blanc-Beur" résolvait la question du racisme et plus généralement de l'altérité en France, prédisant une fin historique à l'extrême-droite…. La surprise a du être grande pour eux en 2002, lorsque le FN se retrouva au deuxième tour un triste 21 Avril qui amènera à d'autres sursauts, d'autres manifs, gigantesques encore… Paradoxalement peut-être bien les derniers grands rassemblements anti-fachos. Ce sommet du président du FN signifiera aussi le début de la fin. Sarkozy reprendra et appliquera une partie du programme de Le Pen, s'emparant ainsi d'une bonne part de son électorat, une autre se réfugiant désormais dans l'abstention. Aujourd'hui la bête est blessée, n'arrive pas à fédérer, se situe un positionnement peu lisible sur certaines questions comme l'islamisme radical, mais n'est pas non plus disparue…Et elle nous a fait trés peur, beaucoup bosser mais fut pour certains l'occasion de premiers engagements citoyens.

Share Partagez ce billet

11 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

  1. fred (lol)

    Bonjour Bonjour
    Merci pour cette excellente inspiration Romain!
    Que ce petit résumé nous rappelle que l’histoire de la lutte contre les radicaux extrêmistes ne s’arrêtera malheureusement jamais…
    Hier le combat contre le FN, aujourd’hui celui contre le NPA : la lutte contre les extrêmistes des deux horizons qui souhaitent mettre à bas la démocratie par la radicalité, la violence et la démogagie (certains diraient la « rapacité ») est tout simplement vitale.

  2. Les souvenirs sont intéressants, émouvants, même. Un des effets les plus positifs de la montée du FN aura été, assurément, la redécouverte du sens de l’engagement politique pour une génération qui, il faut bien le dire, avait été passablement désorientée par le virage du PS en 1984, que symbolise assez bien l’appel de Mitterrand à Bernard Tapie.
    En même temps, je m’interroge sincèrement. Cette vaste mobilisation anti-FN a-t-elle été politiquement efficace? A-t-elle contribué à faire refluer l’extrême-droite? Ou bien n’a-t-elle finalement que préparé la montée en puissance de la gauche radicale, sur fond d’atonie socialiste? Et même: le PS n’a-t-il pas souvent joué les boute-feux du FN, ne serait-ce que par son déni durable des problèmes de sécurité, qui ont laissé croire qu’il n’y avait que la droite pour s’en préoccuper (et proposer des solutions de droite)?
    J’en ai encore gros sur la patate, de ces années-là, qui ont vu les élites socialistes abandonner les luttes sociales pour se consacrer aux revendications communautaires de tous ordres. C’est peut-être pour ça que je ne suis pas tellement enclin à la nostalgie, finalement… Et que je me demande bien comment le PS va éviter de faire score égal avec le NPA en 2012. On ne va quand même pas faire des manifs, hein?

  3. lol (fred)

    Le simple fait de considérer possible que le PS fasse jeu égal avec le NPA en 2012, voire dès les européennes de juin prochain, devrait nous pousser à une réflexion approfondie sur :
    1/ ce qu’est la gauche aujourd’hui :
    C’est très confus mais en travaillant il est possible que les élites fournissent un « corpus » rénové : surtout, pour 2012, en 3 ans, un vrai travail peut être mené à bien.
    2/ ce que sont les rapports de la Gauche Républicaine vis à vis du NPA et de l’extrême gauche :
    Là, il y a urgence, sauf à ce que l' »embourbement » devienne irréversible. En son temps, malgré quelques écarts heureusement largement condamnés, la droite républicaine a toujours été claire pour constituer un cordon sanitaire de dénonciation autour du FN. Pourquoi n’en est-il pas de même par la gauche républicaine aujourd’hui vis à vis de l’extrême gauche? Croit-on pouvoir l’emporter sans condamner fermement les fascistes rouges qui ne souhaitent pas exercer le pouvoir mais simplement la casse et la révolution? N’a-t-on pas d’argument face à sa démagogie?

  4. Henri

    Le Front National est en mauvaise état politique mais est ce structurel ou conjoncturel? En tout cas il a gagné une partie de son combat idéologique, il n’y a qu’a voir la politique mené jusqu’à peu par Hortefeux puis repris le renégat de Besson pour s’en rendre compte.Par contre la gauche peut être baissé la garde, ce qui à mon sens bien dommage.

  5. Une opposition frontale (si je puis dire…) avec la gauche radicale me semble difficile. Ne serait-ce que parce que le PS est très divisé sur la question, en partie pour des raisons sentimentales, en partie pour des raisons tactiques. En fait, je crois que la chose à faire serait justement le contraire de ce qu’a fait la droite: des alliances locales. La droite n’a pas pu le faire, en partie « grâce » à la gauche (et qu’on ne me dise pas qu’il n’y entrait pas une part de calcul: au PS on savait très bien que l’absence d’alliance maintiendrait le FN à un haut niveau, et on comptait bien là-dessus. En tous cas, Mitterrand le savait).
    Il faut forcer le petit facteur à participer à la gestion d’une ville, et que les gars du NPA mettent les mains dans le cambouis. Dès qu’on le fait, plus moyen de tenir le discours « anti-système », qui est désastreux et stupide. On se modère, on mesure mieux la complexité des problèmes, et on commence à chercher vraiment des solutions.
    Il faut profiter du fait que pas grand monde, justement, n’est prêt à parler de « fascistes rouges » (même si certains le sont de fait), et que de telles alliances ne scandaliseraient personne. Bien sûr, les plus durs à convaincre seront les radicaux eux-mêmes… mais on a trois ans pour ça. Et ça doit se faire au niveau local. En fait, ça aurait se faire aux dernières législatives déjà.
    Enfin, c’est juste ainsi que je vois les choses.

  6. romain blachier

    Débat intéressant.
    Je ne sais pas par contre si il faut faire un paralélle NPA/FN. Je ne suis pas, parmi les socialistes, parmis les plus grands fan du facteur mais de là à le comparer à LE PEn faut pas exagérer. Il existe une extrême-gauche allumée mais elle est miniscule: SOuvenez vous à Lyon de (on ne rit pas) l’Eglise-Parti des amis de Dieu et de Mére, groupe d’allumés maoistes qui soutenaient Ben Laden…mais le NPA est quand même trés loin de ça. Aprés on est d’accord, le NPA cr’est un groupement de gens qui critiquent les autres sans mettre la main dans le cambouis.
    Plus spécifiquement @Philrarete: Bien d’accord: Un des gros problémes du PS est qu’il est parfois (tout comme Sarko à droite d’ailleurs) un parti de satisfaction des communautarismes: On met des gens sur les listes en fonction de leur sexe, de leur origine etc…
    @fred(lol):il est vrai que le corpus peut apparaitre confus mais lorsqu’on voit le travail des parlementaires, il ne l’est pas tant que ça. De plus les clivages internes, sur le fond, sont moins grands qu’avant. Il y a deux soucis 1-c’est peu ou pas théorisé cette action des parlementaires 2-il faut trouver de nouvelles bases de progrès plutôt que de faire du défensif

  7. Battling's

    Romain,
    Le parallèle entre FN et NPA est de nature électorale.
    Sarkozy adopte la même stratégie que François Mitterand qui est un des tout premier responsable de l’émergence et de la consolidation du FN dans les années 80/2000.
    Même constat : un cheval de Troie pour pouvoir considérablement affaiblir un ennemi visible : le PS et une volonté de positionner l’opposition gauche droite par une course à gauche pour le PS.
    Le résultat, s’il aboutit, sera très clair : impossibilité de faire accéder des sociaux démocrates modérés au pouvoir (PS/MoDEm/Gaulliste Sociaux) au profit d’une droite encore plus dure, un tatchérisme assumé et donc encore 5 ans de Sarko.
    J’en tremble d’avance.

  8. romain blachier

    Battling’s:d’accord avec le fait qu’il y a ce risque. Mais je voyais aupravant un paralélle idéologique se faire donc… Sur le NPA, je ne sait trop si il va monter comme le FN ou pas. Il y a un terreau pour ça, celui qui a été mis en exergue lors du référundum européen: celui de deux gauches fort distinctes. Mais dans le même temps les lignes sont plus floues: SI moi je suis fortement positionné sur une de ces deux gauches, des passerelles existent aussi: Témoin la présence de Bové avec Cohen-Bendit (le dernier étant vraiment de ma gauche à moi, le premier l’incarnation de l’autre). Il est sûr aussi que le NPA élargit un peu la base: Tout à l »heure à saxe, les deux militants du NPA qui tractaient ressemblaient à de jeunes UDF.

  9. fred (lo)

    D’accord avec Battling : le parallèle FN/NPA est de nature électorale. Mais il l’est aussi sur la radicalité et la bêtise idéologique.
    Il est en tout cas fondamental que les rapports avec l’extrême gauche soient clarifiés.
    Sans (trop!) caricaturer les positions de chacun :
    – Philarete propose d’associer le NPA à la gestion d’une ville : cela est possible, et existe déjà, mais « le facteur », ie le principal vecteur politique du mouvement, n’est lui pas près de tomber dans le panneau! Il est trop conscient que ce serait une erreur stratégique grossière! Son choix de l' »individualisme » pour les élections à venir est la meilleure preuve qu’il ne souhaite pas s’associer, ni par l’image, ni par le travail aux « modérés ».
    – Romain propose de créer des passerelles : là aussi c’est vrai pour Bové (mais n’est-il pas davantage alter-mondialiste que trotskiste ou « guévariste ») et Cohn Bendit. Mais la main tendue par Bové et Cohn Bendit au facteur fou a vite été rejetée…
    La gauche républicaine ferait une grossière erreur à se croire plus maline dans sa gestion de l’extrême gauche que ne l’a été la « droite la plus bête du monde » avec le FN.
    Une solution peut être : dissocier les électeurs d’extrême gauche de leurs leaders comme l’a fait Sarkozy en dissociant bien l’électorat des leaders du FN.
    Mais accepter de collaborer dans la gestion de mairie ou de créer des passerelles avec des leaders :
    – qui refusent d’admettre clairement les près de 100 millions de morts, déportés, torturés du régime soviétique…serait-ce moins abjecte que de contester la Shoah?
    – qui ont préféré ne pas choisir, sans sourire, en 2002, entre Le Pen ou Chirac…serait-ce beaucoup plus fin que « l’esprit de Munich »?
    – qui participent sans broncher, sans quitter les rangs serrés, à des manifestations où raisonnent les appels à l’anéantissement d’Israel – et dont l’antisémitisme larvé n’est plus à démontrer…serait-ce moins condamnable qu’un « Durafour-crématoire »?
    J’en passe et des pires…
    Non, accepter de collaborer ou constituer des passerelles avec ces gens là est politiquement IMMORAL.
    En somme, que la gauche républicaine prenne ses responsabilités, ou, comme le dit Battling, qu’elle accepte l' »impossibilité de faire accéder des sociaux démocrates modérés au pouvoir (PS/MoDEm/Gaulliste Sociaux) ».

  10. mathias

    Billet intéressant qui rappelle l’engagement d’une génération.
    Je suis d’accord avec toi pour dire que le fait d’être anti fn a certainement contribué à l’absence de débats de fonds et au fait que l’on se positionnait plus en fonction d’une opposition aux thèses lepenistes.
    Je pense qu’il faut par contre remettre les choses en place sur l’attitude de l’UDF en 98 à l’égard de ses félons. Celle-ci a été claire et a contribué à la première explosion de la famille centriste. Les personnes qui comprenaient les alliances ont rejoins Madelin et démocratie libérale, les autres sont restés avec Bayrou et Anne-Marie Comparini a été élue présidente de la région. Cette épisode marque aussi la prise d’autonomie de l’udf.
    Aujourd’hui, il ne faut pas croire que les idées d’extrême droite sont mortes en France, elles existent et les tentations de les accaparer par certaines personnalités de droite (voir d’anciens socialistes) ne doivent pas être minimisées. Nous arrivons aujourd’hui à un recyclage de la droite extrême dans la droite de gouvernement comme cela se passe en Italie. Ce phénomène va à mon sens changer la donne politique et certainement attirer un électorat modéré vers le parti socialiste … à condition que ce dernier ne se tourne pas vers des thèses trop à gauche.
    Enfin, peut être que je me trompe, mais je ne crois pas à un NPA fort capable de bloquer une accession de la gauche modérée au pouvoir. Au risque de choquer, je reste persuader que ce parti est l’incarnation d’un intelligencia bobo qui se fait plaisir. Même si je ne partage pas leurs idées, lutte ouvrière ou le parti communiste incarnent plus une vision des classes populaires et n’oublions pas non plus que le fn a gagné le vote des ouvriers en 2002.
    En somme, les années fn comme tu les appelles auront changé profondément la vie politique française et mis en place de nouveaux positionnements.

  11. ça me rappelle des souvenirs un peu amers aujourd’hui du Manifeste…
    Le FN n’est pas au pouvoir, mais ses idées par contre le sont…

Follow

Get every new post delivered to your Inbox

Join other followers