Le numérique, un secteur pas pris au sérieux par les décideurs

Le numérique, si il suscite un optimisme parfois délirant, est trop souvent considéré en tant que vecteur de débats et d’opinion, comme un secteur secondaire par un nombre considérable de décideurs économiques et politiques.

davidCroisé au hasard d’un lien twitter envoyé par Mry, le billet de Éric Verhaeghe sur le site de droite Atlantico intitulé
Cette erreur que commettent les élites françaises quand, à force de snober Internet, elles l’abandonnent à la fachosphère

Si l’auteur utilise un mauvais thermomètre pour faire son diagnostic et limite son analyse du numérique au web, son constat tombe juste.

Mauvais thermomètre pourquoi? Parce que l’auteur se base, tout en formulant des critiques très justes sur celui-ci, sur le classement ebuzzing des blogs politiques pour affirmer que c’est aujourd’hui l’extrême-droite qui domine l’internet d’opinion.

C’est faire peu de cas des autres supports que le blog d’abord.Mais c’est surtout ignorer, ce qui est un souci lorsqu’on écrit sur le sujet, qu’une quarantaine de blogs de gauche, dont la plupart du top 10 du classement, ont quitté Ebuzzing. A la fois lassés d’une méthodologie pour le moins confuse depuis le départ il y a environ un andu regretté Jean Veronis, dont nous avons eu la douleur d’apprendre récemment la disparition, et du comportement insultant de son fondateur.Certains blogueurs faisant à Eric Verhaeghe remarque de cette carence se sont vertement faits envoyer paitre. Curieux.

Reprenons sur l’aspect le plus important, celui qui est le sujet du billet de Eric: que le constat d’un web laissé comme un terrain d’opinion secondaire, laissé à une fachosphére. qui du coup s’en empare. Je ne sais pas si les choses sont si simples, si par exemple le web n’est pas qu’un simple révélateurs de choses qui existaient mais avaient moins de supports d’expression.

Comme le disait Rubin l’autre jour, nul doute que l’on aurait Facebook dans les années 70, que des expressions au moins aussi virulentes se seraient développées dans les sites et forum. On n’est donc pas dans la question des mœurs de l’époque comme aurait pu le dire Cicéron, qui certes menait son existence bien avant la chute de Myspace.

Par contre l’utilisation du numérique en tant que terrain est considéré par les élites (je trouve le mot globalisant mais allons-y) comme un sport de seconde division.

Dans les directions de communication des grands groupes, dans les ministères, dans le monde du journalisme etc…la communication internet est considérée comme une activité moins noble que la communication classique et ce, près de 20 ans après le début de l’accès internet grand public.

Qu’importe qu’un article de la presse numérique touche souvent plus de monde que le papier. Ou qu’un politique puisse aussi (il ne faut certes, contrairement à ce que disent certains, qu’il s’en contente) affirmer ses idées à travers les réseaux sociaux. Ce qui sera fait sur le net sera considéré comme moins pertinent et moins sérieux, moins digne d’investissements financiers et humains, qu’une action loin des claviers et des écrans d’ordinateurs.

Dans l’équipe d’un grand élu, ce n’est que rarement un collaborateur de premier rang qui s’occupe du numérique. Pareil dans le service communication d’une institution où le « geek » de service (qui est aussi parfois curieusement sollicité pour tout ce qui est de prés ou de loin lié à l’informatique, y compris quand cela est loin de son domaine de compétence) dispose souvent d’une des fiches de salaires les plus modestes. Alors que son travail nécessite souvent un panel de compétences plus varié que la moyenne. Ou encore la presse: écrire sur le papier de la Voix du Jura (environ 10 000 exemplaires) reste consciemment ou inconsciemment pour beaucoup bien plus importants que d’écrire pour Rue 89 et ses millions de lecteurs mensuels.

Encore plus dommage, enfermés dans une tour d’ivoire, les intellectuels français refusent souvent de s’aventurer sur la question numérique. Oh certes ils ne sont pas le seul, la carence est généralisée. Au point qu’on manque en effet d’intellectuels critiques du numérique, au risque de la vacuité. Vacuité qui peut être un prétexte pour les « élites » de continuer à ne pas prendre au sérieux ce secteur si riche en possibles.

photo sous créative commons par davidkjelkerud

6 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. Yo

    Excellent article Romain, je partage complètement ton analyse.

    Nouvel entrepreneur du web, il m’arrive de jeter un œil un brin nostalgique sur les postes à pourvoir et force est de constater qu’il est rare de trouver un poste en lien avec le numérique et qui soit positionné de manière stratégique et non uniquement en ‘petite main’ d’un dir comm’ qui est tout sauf un web-natif (pas sa faute le pauvre, il est né trop vieux!).

    Je pense que ça commence à bouger dans les domaines en liaison avec le CRM et les nouveaux usages. Mais dans les directions comm’, j’y ai bossé et oui, ça rame.

    Le problème vient peut-être du fonctionnement historique en silos de la plupart des (grosses) entreprises: la comm’ s’occupe des communiqués de presse (papier!) et de l’intranet, le marketing du branding. Je parle même pas du département informatique, au sous-sol en train de pédaler pour faire fonctionner les serveurs (je caricature un poil)… Dommage car tout ce petit monde mériterait une vision commune, sorte de mentor digital… L’entreprise y gagnerait: en visibilité, en innovation, en proximité clients…

    A quand un responsable digital directement rattaché à la DG (le DAF du web en somme 😉 ? Bah je sais que ça existe, mais c’est encore trop souvent un épiphénomène.

    Patience…

    • Romain Blachier

      Oui et ce distingo papier/reste est assez dingue à comprendre…

  2. Cher Monsieur,

    Merci de consacrer un papier au sujet que j’ai traité. Permettez-moi de corriger deux ou trois erreurs, cependant, que vous avez commises. J’ai initialement publié un article sur mon blog consacré aux élites et à Internet, qui a été repris ensuite par Atlantico, sous un titre un peu différent. Dès la parution de mon papier sur mon blog, j’ai reçu beaucoup de réactions Twitter, dont certaines critiques que j’ai reçues avec beaucoup de courtoisie. Quelques trolls se sont, le soir, sur le même papier, sentis obligés non seulement de critiquer ce papier, ce qui est normal, mais de tenir à mon encontre des propos relevant d’appels à la violence qui me font froid dans le dos (dont un appelant à « me supprimer »). Ces propos sont d’autant plus étonnants que l’article n’accusait nullement les mouvements de gauche d’abandonner le net, mais visait seulement les élites. Le fait que certains militants de gauche se soient sentis visés me laisse d’ailleurs perplexe.
    Dans le climat politique dégradé que nous vivons, il me paraît utile de rappeler aux militants de droite comme de gauche que la tolérance est la première des vertus démocratiques. Et il me paraît utile de ne pas laisser Twitter devenir un espace de violence, que celle-ci émane de la gauche ou de la droite.
    De ce point de vue, je suis étonné que vous fassiez une utilisation aussi tendancieuse d’un Tweet tiré de son contexte.
    Vous noterez au passage que je multiplie dans mon billet les réserves (que vous semblez ne pas avoir lues… peut-être ne sont-elles pas assez précises) sur la qualité du classement cité. L’objet de mon billet n’est guère le classement en cause, mais le mépris des élites pour Internet, qui me paraît avéré.

    • Romain Blachier

      Bonjour

      je n’ai pas lu l’ensemble de tous les tweets envoyés mais j’ai juste regardé un échange complet entre vous et un groupe de blogueurs (de gauche) que je connais bien et j’ai trouvé votre réaction pour le moins surprenante alors qu’ils venaient seulement vous signaler un élément important pour compléter votre analyse, à savoir, comme vous l’ignoriez, qu’un quarantaine de blogs, parmi les mieux classés, avaient demandé à quitter Ebuzzing. Mais passons sur ces histoires d’échanges, qui ne se sont qu’une bisibille sans importance.

      De même oui j’ai noté vos réserves sur la méthodologie, c’est même marqué sur mon billet et je dis même qu’elles sont pertinentes.

      Mon objet d’étude est davantage ici le rapport aux  » élites  » (je précise que je trouve le mot parfois galvaudé mais ici à la limite pourquoi pas) et au numérique (plus précisément au web).

      Je souscris complétement à cette impression que celui-ci est relégué dans l’équivalent des bas-fonds de la nationale ou de la ligue 2 (je suis davantage l’ovale donc on va dire la pro D2) de la reconnaissance. Et que c’est assez incroyable à presque deux décennies d’internet de masse qu’on en soit là.

  3. StfBe

    Merci Romain pour cet article auquel j’adhère totalement sur le fond. Je crois qu’il existe quand même un intellectuel qui essaye d’expliquer que la société mute et le symbole en est notamment internet et les réseaux sociaux, c’est Michel Serres. Il lutte parce que son discours rencontre scepticisme, doutes et freins auprès des journalistes de médias « en vue », ceux-là même qui pourraient justement porter une autre vision du numérique auprès des décideurs.

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