Pourquoi des prix de l'électricité trop bas pourraient nuire à Taïwan — CommonWealth Magazine
Je signe dans CommonWealth Magazine (天下雜誌) une tribune — classée dans la rubrique Insight / Op-eds — sur une variable trop souvent négligée du débat énergétique taïwanais : non pas le nucléaire ou les renouvelables, mais le prix de l’électricité lui-même.
Qu’est-ce que CommonWealth Magazine ?
CommonWealth Magazine (天下雜誌, Tiānxià) est le magazine économique de référence à Taïwan. Fondé en 1981 par la journaliste Diane Ying (殷允芃) au lendemain de la rupture des relations diplomatiques entre Washington et Taipei, il s’est imposé comme le titre le plus influent du paysage médiatique taïwanais sur les questions de macroéconomie, d’industrie, de technologie, de géopolitique et de société. En 2007, il a été le premier média économique de l’île à lancer une édition anglophone (english.cw.com.tw), destinée à éclairer un lectorat international sur Taïwan et le monde chinois. Y publier une tribune, c’est s’adresser directement aux décideurs économiques et politiques taïwanais.
La thèse : un prix gelé, mais un gel non financé
Taïwan affiche les troisièmes tarifs industriels et cinquièmes tarifs résidentiels les plus bas du monde. Cette modicité n’est pas un résultat de marché : c’est un choix politique, fait sans l’architecture de financement qui devrait l’accompagner.
Les chiffres sont parlants. Les industriels paient en moyenne 4,27 NT$ le kilowattheure, les ménages environ 2,77 NT$, alors que le coût moyen de production de Taipower (台灣電力公司) tourne autour de 3,8 NT$/kWh depuis le début de 2025. Chaque kilowattheure vendu à un foyer fait donc perdre près d’un dollar taïwanais à l’opérateur. En mars 2026, le Comité de révision des tarifs a malgré tout choisi de geler le tarif moyen à 3,78 NT$/kWh, invoquant la volatilité au Moyen-Orient et la nécessité de préserver la compétitivité industrielle.
Une dette, pas une subvention
Le résultat de ce gel est massif : les pertes cumulées de Taipower atteignaient 417,9 milliards de NT$ (environ 13 milliards de dollars US) fin juillet 2025, malgré plusieurs hausses depuis 2022 et un bénéfice après impôt de 72,9 milliards en 2024. Un plan de recapitalisation de 100 milliards de NT$ a par ailleurs été bloqué au Yuan législatif.
Mon argument central est là : l’écart entre le tarif facturé et le coût réel n’est pas une subvention — c’est une dette. Plus le décalage entre le prix et son financement perdure, plus il coûtera cher à résorber.
L’effet pervers sur la transition et l’IA
Cette électricité bon marché fragilise aussi la transition énergétique. L’éolien offshore, le solaire et la géothermie doivent rivaliser avec un tarif régulé qui ne reflète pas le coût réel de la production marginale fossile. Difficile, dans ces conditions, de négocier à grande échelle les contrats d’achat d’électricité verte (CPPA) dont dépendent les objectifs climatiques 2030 de l’administration Lai Ching-te.
Or la pression sur la demande ne fera que croître : tirée par l’intelligence artificielle, la consommation pourrait augmenter de 12 à 13 % d’ici 2030, tandis que le réseau réclame des dizaines de milliards de NT$ d’investissements. Un tarif gelé conçu pour protéger l’industrie pourrait, paradoxalement, finir par fragiliser ce qu’il prétend défendre.
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Photo : infrastructures électriques. Crédit photo de l’article original : Chien-Ying Chiu / CommonWealth Magazine.