« Europe's chip de-risking has no energy chapter » — Le de-risking européen des semi-conducteurs n'a pas de chapitre énergie (CEIAS)
Publié dans CEIAS

« Europe's chip de-risking has no energy chapter » — Le de-risking européen des semi-conducteurs n'a pas de chapitre énergie (CEIAS)


Je publie dans les CEIAS Insights — la revue du Central European Institute of Asian Studies — une analyse intitulée « Europe’s chip de-risking has no energy chapter ».

L’argument

L’Europe a documenté sa dépendance aux semi-conducteurs taïwanais mieux que presque aucune autre : plus de 90 % des puces les plus avancées (sous 10 nanomètres) sortent de l’île, et les lignes 3 et 2 nanomètres de TSMC ne sont dupliquées nulle part ailleurs. Le Chips Act de 2023 a mobilisé 43 milliards d’euros pour porter la part européenne à 20 % de la production mondiale d’ici 2030 — un objectif que la Cour des comptes européenne juge « essentiellement aspirationnel ». La proposition de Chips Act 2.0 de juin 2026 affine le diagnostic sans changer de cadre : elle renforce la surveillance des chaînes d’approvisionnement, des matériaux et des goulets d’étranglement sur les équipements.

Ce que cette architecture ne voit pas, c’est que ces usines sont physiquement d’énormes charges électriques. Une usine avancée appelle environ 200 mégawatts, l’équivalent d’une ville européenne moyenne. TSMC pèse déjà près de 10 % de la consommation électrique taïwanaise, et pourrait approcher 24 % d’ici 2030 à mesure que la lithographie EUV monte en puissance. La sécurité des approvisionnements européens en puces dépend donc, pour partie, de la production future d’un seul réseau insulaire.

L’équation électrique taïwanaise se resserre des deux côtés

Côté offre, Taïwan importait environ 95 % de son énergie en 2025, dont plus de 99 % de son pétrole et de son gaz. Le dernier réacteur en service a été arrêté en mai 2025 ; la relance engagée depuis (loi sur la durée de vie des réacteurs, dossier Maanshan déposé en mars 2026) suppose 18 à 24 mois d’inspections, soit aucun retour du nucléaire au réseau avant 2028 environ. Le plan décennal présenté en juin 2026 ne l’inclut d’ailleurs pas encore dans ses projections : il mise sur quelque 26 gigawatts de capacité gazière nouvelle d’ici 2035.

Côté demande, la même révision a doublé les perspectives de croissance — 2,5 % par an en moyenne jusqu’en 2035, deux fois le rythme de la décennie écoulée, tirés par la fabrication de puces et l’IA. Taipower attend plus de 5 gigawatts de demande supplémentaire du seul secteur des semi-conducteurs d’ici 2030.

Entre les deux, le GNL joue le rôle de variable d’ajustement : 47,8 % de la production électrique en 2025, pour des réserves couvrant environ onze jours de consommation, contre quarante pour le charbon et cent quarante pour le brut.

Le risque n’est pas celui qu’on croit

Le scénario qui mérite le plus d’attention n’est pas le blocus, mais la rareté structurelle : moratoires de raccordement — Taipower n’a approuvé aucun raccordement de grand centre de données au nord de Taoyuan depuis 2023 —, plans d’extension revus à la baisse, tarifs industriels en hausse, décisions d’investissement qui glissent ailleurs. Dans ce monde-là, la contrainte n’apparaît jamais comme une coupure. Elle apparaît comme une croissance plus lente de la capacité en nœuds avancés dont l’Europe dépend, et un coût marginal plus élevé pour chaque puce importée.

Quatre recommandations

  1. Ajouter une couche énergie au dispositif de surveillance existant — marge de réserve, jours de stock GNL, moratoires de raccordement, décisions tarifaires, événements d’effacement. La négociation du Chips Act 2.0, qui crée une liste formelle d’indicateurs d’alerte précoce, en est le véhicule évident.
  2. Traiter la coopération énergétique avec Taïwan comme une assurance sur l’approvisionnement en puces. Les entreprises européennes y sont déjà : depuis 2020, TSMC absorbe la totalité des 920 mégawatts des parcs éoliens en mer Greater Changhua 2b et 4 d’Ørsted.
  3. Tester la planification industrielle européenne contre une Taïwan sous contrainte électrique, et pas seulement sous blocus.
  4. Nommer explicitement l’énergie dans les dialogues économiques UE-Taïwan. La coopération est commerciale et technique, elle existe déjà entre entreprises, et elle ne franchit aucune ligne rouge politique.

Ma conclusion : l’Europe ne reconstruira pas le nœud avancé chez elle cette décennie — ses propres auditeurs l’ont dit. Ce qu’elle peut faire, c’est aider à garder la lumière allumée là où ce nœud existe, et commencer, au minimum, à regarder le compteur. Une stratégie de de-risking qui compte les usines mais pas les mégawatts n’est pas une politique de sécurité. C’est de la comptabilité.

Lire l’analyse sur le site du CEIAS