Socadel héritera des compteurs, pas de la capacité : le vrai chantier de la distribution électrique camerounaise — Défis Actuels (Cameroun)
Je publie dans Défis Actuels (Cameroun) — édition n° 1142 du mardi 18 août 2026, rubrique Horizons, page 11 — une tribune sur le transfert de la distribution électrique camerounaise au nouvel opérateur public Socadel.
Qu’est-ce que Défis Actuels ?
Défis Actuels est un quotidien camerounais consacré à l’économie, qui se présente en une comme le « premier news magazine camerounais ».
L’essentiel de la tribune
Le Cameroun conduit une opération que peu de pays réussissent du premier coup : transférer la distribution électrique à un nouvel opérateur public. L’attention se porte sur les actifs — lignes, postes, compteurs, créances — alors que, dans ce type de transition, le repreneur manque d’abord de capacité d’agir. On peut détenir juridiquement un réseau sans savoir le faire tourner. Cet écart entre l’autorité qu’un décret attribue et la capacité réelle de l’exercer se joue dans une fenêtre de dix-huit mois ; passé ce délai, ce qui n’a pas été organisé se subit.
J’y examine trois chantiers sous-estimés, puis une question de conception de marché :
- Les données. Un réseau de distribution est d’abord un système d’information posé sur des câbles : fichier clients, historiques de consommation, état réel des transformateurs, pertes par zone, impayés qualifiés. Recevoir les actifs sans certification contradictoire de leur état documentaire, c’est transformer chaque créance douteuse et chaque client fantôme en litige avec le sortant — litige que le repreneur perd toujours, puisque c’est lui qui doit facturer demain. Un audit de transfert mené par un tiers avant la fin du tuilage coûte une fraction de ce que coûtera son absence.
- Les contrats. Une société de distribution est un nœud contractuel — achats d’énergie en amont, fourniture en aval, maintenance, systèmes d’information, conventions avec les collectivités et les grands comptes — tous négociés par et pour le sortant. Il faut hiérarchiser les contrats critiques (lesquels, s’ils tombent, arrêtent le service en 72 heures ?), traiter les clauses dormantes avant le premier incident, et regarder le calendrier des échéances tarifaires en amont : un distributeur naissant qui hérite de contrats d’achat rigides face à des recettes incertaines porte un risque de ciseau que personne n’a encore chiffré pour lui.
- Les compétences. Le terrain le plus sous-estimé, parce qu’il ne figure dans aucun bilan. Un distributeur repose sur quelques centaines de personnes au savoir non écrit, et ce capital a une propriété cruelle : ce sont les profils les plus employables qui partent en premier. D’où la nécessité d’identifier nominativement la quarantaine de détenteurs de savoir critique, de les sécuriser contractuellement, et de financer le tuilage comme un lot du transfert plutôt que de l’espérer comme une bonne volonté.
- Le périmètre. Depuis juillet, de grands industriels demandent leur raccordement direct au réseau de transport, voire des contrats directs avec les producteurs. Leur dossier technique est solide — moins d’étages de transformation, moins de points de défaillance — et les systèmes matures fonctionnent ainsi : en France les sites électro-intensifs sont clients directs du gestionnaire de transport, en Afrique du Sud les grandes mines et fonderies le sont depuis longtemps. Mais ces systèmes ont réglé une question que le Cameroun a encore devant lui : qui finance le distributeur quand ses meilleurs clients le quittent ?
Le débat public s’est installé sur le terrain du pour ou contre, alors que la question utile est ailleurs : quel mécanisme rend ce départ neutre pour le système ? Il tient en quatre pièces — un seuil de puissance objectif et opposable à tous plutôt que des dérogations au cas par cas ; un tarif d’usage du transport incluant une contribution aux charges de service public, pour que l’industriel raccordé en direct continue de financer le système qu’il quitte commercialement ; un calendrier de sortie qui laisse au distributeur le temps d’ajuster son modèle ; un régulateur outillé pour arbitrer sur pièces.
Ma conclusion tient en une phrase inconfortable : le décret crée l’autorité, pas la capacité — et la capacité, elle, se construit maintenant.
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Édition imprimée : Défis Actuels n° 1142, mardi 18 août 2026, rubrique Horizons, page 11.