À Douala, l'électricité ne manque pas : elle n'arrive pas assez — EcoMatin (Cameroun)
Je publie dans EcoMatin — quotidien économique camerounais — une tribune sur l’électricité à Douala, parue le 21 août 2026 dans la rubrique Opinions.
Le texte s’ouvre sur un hommage à Alain Malong, disparu dans la nuit du 7 au 8 août. Entré à Alucam en 1981, directeur général de l’aluminier pendant plus de quinze ans, président du Syndustricam de 2013 à 2021, il aura passé quarante ans à répéter la même chose : une usine électro-intensive ne vit pas d’une électricité disponible, elle vit d’une électricité qui arrive, sans interruption.
L’essentiel de la tribune
Sur le papier, l’offre couvre la demande : le Réseau interconnecté Sud dispose de 1 536 MW pour une demande nationale estimée à 1 206 MW. Les coupures continuent pourtant, et ce sont les usines qu’on débranche d’abord.
- Le problème n’est plus dans les centrales, il est dans les fils. Le régulateur impute 28 % de l’énergie non fournie des cinq dernières années au réseau de transport, et 40 % de plus à la distribution : près de sept coupures sur dix ne viennent pas de la production. Le point de blocage a une adresse — le corridor Édéa-Douala, où le transit plafonne à 540 MW quand la zone en demande 671. En aval, les postes saturent : le transformateur de Logbaba grimpe à 140 % de sa charge, celui de Bekoko à 120 %. À ce niveau, le distributeur coupe les gros consommateurs pour préserver les ménages. Le moteur économique de la ville sert d’amortisseur à un réseau qu’il a dépassé.
- Ce que cela coûte. Douala produit 31,2 % du PIB national, concentre un tiers des entreprises du pays, et son port traite les trois quarts du commerce extérieur du Cameroun, du Tchad et de la Centrafrique. Raccorder les quelque 150 MW d’industries en attente rapporterait près de 50 milliards de FCFA — à condition de construire les lignes. En attendant, 28,5 % de l’électricité distribuée se perd : en récupérer une fraction reviendrait à gagner des mégawatts sans bâtir une seule centrale.
- Le raccordement direct ne se tranche pas dossier par dossier. Sortir les très gros consommateurs de la distribution libère mécaniquement de la capacité pour les ménages et les PME ; mais retirer au distributeur ses meilleurs clients fragilise la recette qui finance le réseau de tous. Les deux raisonnements sont justes, et c’est le signe qu’il manque autre chose : une règle générale d’accès au réseau de transport, avec un tarif d’utilisation qui fasse contribuer les industriels raccordés en direct aux coûts fixes du système. Tant que la question se traite au cas par cas, chaque demande légitime ressemble à un passe-droit et chaque refus prudent à un blocage.
- Qui décide, au juste ? Peu de monde à Douala. L’ordre de délester les industriels se signe à Yaoundé ; les services locaux exécutent. Ce que le Code général des collectivités territoriales décentralisées confie aux communes en matière d’énergie convient à un village, pas à une métropole. On retrouve là l’écart qui traverse toute la gouvernance de l’électricité — entre l’autorité formellement attribuée et la capacité réelle de l’exercer. À Douala, il est simplement plus visible qu’ailleurs, parce que la conséquence s’allume ou s’éteint.
- Produire là où l’on consomme. Faute de réseau fiable, l’industrie tourne en partie sur des groupes diesel : elle absorbe 26 % du fioul consommé dans le pays. Il ne s’agit donc pas d’inventer l’autoconsommation, mais de la faire basculer vers des sources plus propres et moins chères — solaire en toiture sur les usines, cogénération pour les industriels déjà raccordés au gaz de Logbaba. Ce courant-là ne traverse pas le corridor saturé : il libère de la capacité pour tout le monde.
La transformation d’ENEO en SOCADEL répond à un vrai problème, l’équilibre financier du secteur. Elle ne fait pas passer un mégawatt de plus sur le corridor d’Édéa à Douala : la propriété change, le verrou reste l’investissement dans les lignes, et le transport était déjà public.
Rien de tout cela n’est hors de portée — les diagnostics sont posés, les financements existent. Ce qui manque tient en deux points : des règles générales plutôt que des arbitrages au cas par cas, et une part de décision rendue au territoire qui supporte la conséquence.